DEUX SANGS

Cœur battant,
Sang rouge et noir,
Les mains inondant,
La bouche, le regard,
Bras et pieds ballants,

Fermés, révulsés, les yeux crevés ,
Les chairs s’élèvent, dégoulinant,
Des tâches de sang,
Sur le papier, éparpillées,
Collées, séchées, figées, au firmament.

L’eau coule et caresse les plaies,
Un bruit sourd, une veine zèbre sa peau,
Le rouge et l’onde fondent en violet,
En cristal de billes puis bouteille de verre dans le ruisseau,
Immobile, squelette dénudé, évaporé,
Voyageur sur ce radeau,

Masse océan noir-bleue,
Charriant la pépite de sang, d’or et d’argent,
Il descend, sombre, s’isole dans ce creux,
Miroir englouti du paradis du vent,
Il s’envole à deux.

COTONSPHÈRE

Le corps peut guérir.
Pas l’esprit.
Les maux de l’âme,
Les mots à lames et à larmes l’envahissent.
Ils n’offrent pas de répit.

Le corps se repose.
Pas l’esprit.
Ils ne sont pas ennemis,
Non.
ils vivent au même endroit.
Séparément.

La tendresse est la réponse aux tourments,
Elle est plus forte qu’eux,
Elle se confronte.
Ils s’étendent,
Aussitôt, elle grandit un peu plus.
Ils se multiplient,
Elle recouvre,
Elle enveloppe,
Sans contraindre.

Autorise moi à cette heure, dit l’homme, à poser mes mains sur le rond de tes fines épaules de femme,
A rapprocher ce corps d’être vers le mien,
Les têtes et le souffle proches,
Et à te serrer là, sans rien casser.
Ni rien briser.

La tendresse est la réponse.
Elle est l’amour à sa manière.
De l’amour en doux.
Sans les pics et sans les trous.
Sage, elle n’est pas altérable.
Le canif nulle part ne l’a percée et n’y laisse l’air rentrer et la rouiller.

Muette, silencieuse, chaleureuse, elle sait voler aussi haut que les frissons.
Elle est le goût des émotions fortes.
C’est elle qui reste lorsque le vent a emporté.

Elle domine le monde.
Le corps et l’esprit font tronc commun ici : images et toucher se rejoignent dans le creux de l’inaltérable.
Celui formé par ces deux mains.
La tendresse, force de nos lendemains.

Autorise moi à te serrer délicatement dit l’homme.
« Infiniment lentement » disait Jacques.
Le temps de recouvrir.
D’envelopper.
Sans contraindre.

PLUME AU CUL, PLUMEAU CUIT.

…Le monde de l’encre, l’encre-deux-mondes, est un refuge autorisé. La plume posée, il laisse en paix. Chacun et chacune.

LA PLUME.

La plume glisse, en goutte à goutte, en perfusion, en mots de pas tous les jours, en encre marine , en filet d’en-sang-ble.

Emmurée d’une bulle transparente, elle coule sur ces parois rondes. De limites, elle n’en a que l’idée et ne les voit pas.

Elle se promène sur ces toiles d’argent. Elle tourne et se laisse décrocher, glisser. S’accroche dans les montées. Zigzague pour y arriver puis redescend pour jouer avec les mots.

Les bulles s’accumulent. S’amoncellent. Elle y plonge dedans. La plume crisse. En rythme. En musique. Dans la digue des bulles…la digue don don… La digue profonde.

Ou elle s’enfonce.

De liane en liane, de liaisons en liaisons, d’accords d’accords et point de terminaison.

Point de fin. La plume a faim.

Elle s’alimente du ventre et mange les maux.

Et m’emmène là-haut, là bas. Sur la p’lune.

La main et sa plume, tous petits, tous les deux, en plis et en bosses, dans un nuage creux,

La plume grave son chemin d’ouate, le coton est son marbre,

Le vent s’est posé. La plume immobile.

L’écriture en l’air, l’air de rien, juste l’air pour respirer, se confond avec le blanc. Fissure, creuse, gratte, effiloche la brume d’haut,

Taille en rocher son enclos,

Là-haut,

La plume en marteau,

La plume en ciseaux,

En pinceaux,

Le papier en toile de m’Etre,

En bleu, en blanc, en transparent, en multimotscolore, en sang,

Qui, dans la plume et dans nos veines, pluriel de notre chance, coule en os-mots-se,

Globules rouges,

Rouge d’encre marine,

Rouge aimant des mots,

La plume tisse les peaux, tatoue les creux, éclabousse et remplit les trous,

La plume glisse, en goutte à goutte. A remplir un océan.

Concasse la prison Récurrence et son maton l’Habitude,

Elle titube, se lance en belle attitude,

Se dresse et sourit à se voir répandre,

Une encre est noire mais pas sombre,

Même hésitante, elle se sait le centre d’un monde,

Car si ne plus écrire est ne plus respirer.

Alors, casser sa plume est casser sa pipe.

LE PIC EST UN CAP

Les hautes montagnes ne sont pas entourées du vide de la chute meurtrière,

Elles sont une pointe au-dessus,

Au lointain d’un équilibre qui les rend fières,

Et contribuent à la beauté du point de vue.

Leur ascension est faite pour être gravée,

Poser au plus haut notre caillou,

Tombera la neige et lui en dessous,

Qui le recouvrira pour l’éternité, pour qu’il ne soit jamais défloré,

Jamais égalé.