Vol d’Elle

C’est la Terre qui est belle.
Le photographe la met dans la lumière.
D’un bouton, il lui vole un instant.
Mis dans la boîte noire.
Et part avec.
L’envoie, le transmet.
Cet instant revit ailleurs.
Incroyablement, cet instant n’a cessé de battre.
Il peut être transplanté.
Et il est éternel.
Ce seul instant là.
Celui où le photographe appuie sur le déclencheur.
Cet instant, cette milliseconde, grâce à l’œil de quelqu’un, un simple vivant, devient, lui, immortel.
Il rentre au panthéon des images.

Un regard, mille frissons.

Chaque scalp de Dame Terre devient la propriété de ceux qui le regardent. Elle n’a pas donné son accord mais Elle n’a pas souffert.

En contrepartie de son immortalité, Elle donne son image éternelle à des vauriens éphémères.

Les pauvres.

Elle, Elle sera belle indéfiniment.

Et ils ne pourront la caresser que si peu de temps.

Elle donne à des fourmis.

Qui exultent comme ils peuvent. En continuant leur chemin.

Et en espérant, à chaque détour, la détrousser encore un peu plus. L’enfermer dans ce boîtier. Se l’approprier.

Une photo est un vol de terre. Un vol de faibles.

D’impuissants.

De minuscules fragments de chair posés sur les continents.
Désireux de voir et enlever ce que la terre ne leur donnera jamais.

L’éternité.

Une photo est une respiration partagée d’un instant, vieux déjà de longtemps. Un partage en secret.

En la regardant de nouveau, l’instant sort de son bocal et l’air rentre de nouveau dans chacun des poumons.

Il n’y a alors rien d’autre autour que ce trésor rectangle aux limites finies et aux interprétations illimitées.

Une photo est l’image d’un coup de foudre qui n’est pas partagé.

Tant pis, dans sa faiblesse, le photographe l’emporte quand même.

Et abuse d’Elle avec ses yeux doux.

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