BEURRE NAOUTE

Une amie m’écrivait que le monde du travail ne peut seul être responsable de nos « pétages de plomb ».

Là, il y a du lourd. Sujet national.

Elle a raison.  Nous parlions récemment du « MONDE DES GIGABITS » et de l’urgence comme seul échappatoire à une communication défaillante. Comme une fuite en avant. Qui nous donne l’apparence de l’important mais, en réalité, nous renvoie à la transparence.

Pour ce qui est du « pétage de plomb », un seul mot va venir aussi anéantir le débat, résumer toute situation… :  le burnout. 

Deux mots en guise d’analyse sociale.

Prononcer « Beuuurre naouteu ». Très élégant, le chic anglais ; peut se prononcer en soirée avec une verre de champagne à la main droite et un petit four saumon dans la gauche.

Pendant que, quelque part, le sujet dont nous parlons, entre autres choses, est en train de finir de brûler ou de se consumer sur place….Le « Beuuurre naouteu », c’est « le cancer du bras droit » de Coluche ; la maladie un peu classe dont on doit parler en société ;  grave mais « qu’on meurt pas avec ». Nous le voyons bien l’individu. Noir de la tête aux pieds, les cheveux en guise de mèche, valises à la main et sous les yeux.

Et cet individu n’est jamais qu’un rempart de moins avant que le feu ne se propage jusqu’à nous. Jusqu’au jour où il te lèche les pieds.

Mon amie a raison car chaque individu arrive dans le monde du travail avec ses qualités, ses déficiences, ses forces et ses très gros défauts. Avec ses fractures, ses lacunes ou une éducation involontaire mais bien pourrie.

Elle a raison : l’entreprise n’est pas LE coupable. L’entreprise peut être UNE étincelle. Et l’homme, son salarié dans le rôle de carburant : un bûcher, un jerrycan d’essence, une bonbonne de gaz. En présence d’air ambiant (c’est bien notre cas), le comburant, lorsque l’étincelle jaillit : BOOM. L’individu disparaît. Corps et âme. Il brûle.

Il burn out de la société.

Seul le temps, le silence et la protection des autres bienveillants permettront au grand brûlé d’analyser TOUTES les causes. Mais cela ne peut être qu’un travail personnel et d’honnêteté car il faut chercher la plus grosse faille du bûcher, du jerrycan, de la bonbonne : il faut se critiquer.

Ce n’est pas simple quand tu es en cendres de s’avouer que tu partages le problème. Le passage est obligé car le plus important n’est pas le regard des autres, c’est de se comprendre.

Mais, si tu fais ce bout de chemin, n’oublions pas le « plaisir » de dénoncer l’autre coté du chemin. L’étincelle. Elle a parfois un visage collectif comme les effets de groupe, les moqueries de groupes. Un visage individuel comme le harcèlement moral, physique voire sexuel pour les derniers attardés de ce nouveau siècle.

Et, à cet instant, l’auteur parle de lui car son amie a touché un point sensible : j’écrase la mine de mon crayon sur la feuille. J’ai échappé au « Beuuurre naouteu ». Je l’ai vu venir. Je suis parti avec discrétion avant de faire des erreurs grossières. Avant la vulgarité des situations. Mais sans aucune préparation préalable. La décision s’est prise en 5 secondes, aussi rapidement que celle du rugbyman qui se casse les deux jambes après 15 ans de pratique et sans avoir fait autre chose. Ni même pensé à autre chose.

Depuis, je travaille sur mon jerrycan. Je cherche. Je trouve. Je corrige. Ce faisant, nous constatons d’autres erreurs, d’autres échecs ou ratages : il y a bien quelques problèmes dans ce jerrycan…

Mais je n’ai pas oublié « mon » étincelle. Elle me hante encore car le temps permet de refaire le puzzle et de valider la version. La haine de la petite fiotte qui me servait de supérieur hiérarchique est tenace. La colère en face de la lâcheté permanente est intacte.

Car cette totale absence de prise de responsabilité a des conséquences sur ceux qu’il est censé encadrer et sur la crédibilité d’un employeur chez ses clients. Pire, elle avait pour vocation de ne pas abîmer le personnage en vue de conquêtes personnelles futures.

Mon amie a raison : je crois qu’il faut du temps pour que nos blessures se cicatrisent et que l’on puisse passer à autre chose, quand il s’agit de conflit et d’injustice ressentie.

Nous pouvons nous corriger et aborder une autre tranche de vie avec plus de maîtrise. Mais l’oubli n’est pas dans mon vocabulaire.

Fasse que l’individu concerné ne croise pas le chemin d’un brûlé au 1er degré.